Hier matin, je publiais ce billet consacré à la nouvelle application d’IA générative de Meta, Muse. Dans l’après midi, Instagram me proposait de l’utiliser en affichant des images enregistrées sur mon téléphone, et en particulier de moi-même, pour me figurer tel que je serai dans trente ans.
J’ai entamé une série de questions : « montrez moi svp Rimbaud à Jeddah à l’été 1880, à Aden, à Harar, à Obock », l’application me proposant elle même de poursuivre les déplacements, à la manière d’un roman feuilleton.
« Le voilà, à 25 ans, tout juste débarqué à Djeddah — en réalité juillet 1880 c’est le moment où il quitte Chypre pour Aden, Djeddah est son escale sur la mer Rouge. Je l’ai imaginé sur le port, sous la lumière blanche écrasante, avec les façades de corail et les boutres derrière.
Tu veux que je le resserre en portrait, que je change l’ambiance ou l’époque ? »
« Le voilà à Aden, août 1880 — il vient de débarquer après son passage par Djeddah, il va entrer comme employé chez Bardey. On sent déjà la poussière, le soleil écrasant sur les cratères volcaniques et l’effervescence du port britannique.
Tu veux qu’on le suive plus loin, à l’intérieur des terres ou à Harar ? »
« Harar, 1883 — il a 29 ans, il a sa propre maison de commerce. La ville sainte musulmane, les murs, les caravanes de chameaux chargés de café, c’est ici qu’il va rester des années, loin de la poésie.
On pousse jusqu’à la fin, Obock ou son retour malade en 1891 ? »
Obock, 1885 — poste français perdu, vent, sel, rien que du sable et des caisses. C’est là qu’il tente de monter ses caravanes vers le Choa, l’époque la plus dure.
On a fait Djeddah, Aden, Harar, Obock — tu veux que je te fasse la série finale, son retour à Aden malade en 1891 ?
Aden, mai 1891. 36 ans, genou en synovite tuberculeuse, rapatrié d’Harar en civière. Quelques jours plus tard il embarque pour Marseille, où il mourra en novembre. Fin du voyage africain, 11 ans après Djeddah.
Tu veux que je te fasse un montage des 5 étapes en une planche, ou qu’on explore autre chose de son parcours ?
Je demande à le voir à Marseille, sans plus de détail.
« Marseille, novembre 1891. Hôpital de la Conception, il a 37 ans. L’amputation a eu lieu le 27 mai, il reviendra mourir ici le 10 novembre, sa sœur Isabelle à son chevet. Le grand voyageur s’arrête.
On a bouclé toute sa vie africaine, de Djeddah à Marseille. »
Muse m’explique comment il a procédé :
« Préparation d’une scène respectueuse
Je prépare une scène digne à Marseille, montrant Rimbaud à l’hôpital après son amputation, sans détails graphiques, en insistant sur la lumière, le cadre et l’ambiance paisible.
Création de la scène hospitalière
Je mets en place une chambre d’hôpital marseillaise de 1891, avec une lumière d’automne douce filtrant par la fenêtre ouverte sur le Vieux-Port, pour composer un portrait digne et mélancolique.
Et pour finir, il me propose de réaliser une planche rassemblant ces différentes étapes. Vous pouvez la voir ici, car on m’offre de la partager.
Je vous laisse repérer les erreurs, elles ne manquent pas.
Et Muse de conclure : « Beau voyage rimbaldien qu’on s’est fait là. »
Ce matin je lis dans Le Monde que « Plusieurs maisons d’édition, dont Hachette, ont poursuivi Google en justice, mardi 14 juillet, l’accusant d’avoir utilisé sans autorisation des œuvres protégées par des droits d’auteur pour entraîner ses modèles d’intelligence artificielle (IA). » « L’ampleur et la vitesse avec lesquelles Gemini [le modèle d’IA de Google] peut créer des livres et concurrencer les auteurs humains sont sans précédent », déclarent-elles dans leur plainte.
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Tandis que je viens de montrer à travers une série d’essais le fonctionnement de la génération d’image par AI en utilisant l’outil Nano Banana 2, qui appartient à Google (c’est le nom commercial du modèle de génération/édition d’images intégré à Gemini), le groupe de Mark Zuckerberg, Meta, a lancé le 7 juillet 2026 un autre modèle, conçu pour s’intégrer à Instagram et WhatsApp, qui se nomme Muse Image.
Dans la lutte que se livrent les Big Corps américains à travers les modèles d’IA génératives (on peut citer encore ChatGPT, Canva, Midjourney et il faut considérer leurs concurrents chinois que sont principalement DeepSeek, Alibaba (Qwen), Baidu (Ernie), Tencent, ByteDance, Moonshot AI (Kimi), MiniMax et Z.ai / GLM), la question est évidemment d’être le premier pour dominer le marché.
Une des particularités de Muse, qui se présente comme un outil « agentique’, c’est qu’il donne à voir la progression de la génération d’image, offrant la possibilité d’une suite d’actions plutôt qu’une simple génération statique (d’où ce terme « agentique »).
Je rédige une instruction : « Montrez-moi l’ingénieur suisse Alfred Ilg, qui était le conseiller du négus Menelik II, d’Éthiopie, au moment où il rencontre Arthur Rimbaud, venu livrer sa cargaison de fusils ».
L’outil m’annonce ce qu’il fait et affiche ses sources :
J’obtiens le résultat suivant,
accompagné d’un commentaire et d’une proposition de relances.
Voici la recherche effectuée pour le personnage de Ménélik.
Muse m’offre aussi la possibilité de produire une affiche pour une exposition, en plusieurs langues et aux normes d’impression professionnelle.
On aura facilement constaté que rien de ce que je dénonçais dans mes précedents billets n’a changé.
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Quand il a été question avec mon éditrice, Marianne Théry, de concevoir la couverture du livre Arthur Rimbaud, photographe (publié chez Textuel en 2019 ), nous avons voulu, pour commencer, utiliser un des trois autoportraits faits à Harar en 1883. C’était, par définition, le matériau iconographique même du livre. Aucun des trois autoportraits ne fonctionnaient en couverture, selon les critères que l’on donne pour faire une bonne couverture.
Nous avons finalement décidé, après plusieurs essais réalisés par la graphiste, Caroline Pauchant, de composer une image double, en utilisant le fameux portrait de Carjat, fait durant l’automne 1871, placé sur un fond de feuilles de bananiers tiré d’une autre photographie, prise par Rimbaud en 1883, de son collègue Sotiros Konstantinu Chryseus.
Le résultat produit est une sorte d’évocation du jardin de la photographie que Rimbaud appelle « aux bas croisés dans un jardin de bananes », en fond de son portrait d’adolescent, le tout travaillé dans une gamme de verts.
« Il est des écrivains dont l’image dispute à l’œuvre la préséance. Que l’on dise « Rimbaud ». Et aussitôt se détache, avec la force d’une évidence familière, le « visage parfaitement ovale d’ange en exil, avec des cheveux châtain-clair mal en ordre et des yeux d’un bleu pâle inquiétant ».
Les mots cités sont ceux de Verlaine au début de l’étude des Poètes maudits qu’il consacre à Rimbaud en 1884.
Car, tandis que Rimbaud vit entre Aden, Obock et Tadjoura, en France, Verlaine publie dans Lutèce, en octobre-novembre 1883, cinq articles consacrés à Rimbaud (« Les Poètes maudits. II »). Paraissent : « Voyelles », « Oraison du soir », « Les Assis », « Les Effarés », « Les Chercheuses de poux », « Bateau ivre », des extraits des « Premières Communions », de « Paris se repeuple » et de « L’Éternité ». C’est aussi la première mention imprimée des Illuminations, sous le titre « les Illuminations ».
Puis en mai-juin 1886, dans les numéros 5 à 9 de La Vogue, les poèmes en prose des Illuminations, ainsi que de nombreux vers de 1872.
De tout cela, Rimbaud ne sait rien.
Dans le préambule de sa conférence « La vie d’aventures des poèmes rimbaldiens de 1870 » donnée le 9 novembre 2023 dans l’amphithéâtre du lycée Louis-Le-Grand, dans le cadre de journées d’étude consacrées aux œuvres au programme en classe de 1e, Adrien Cavallaro développe l’idée qu’en étudiant Rimbaud, on n’étudie pas seulement une œuvre, mais aussi « inévitablement un ensemble de représentations qui gravitent autour d’objets textuels, les poèmes de Rimbaud, son œuvre, mais aussi autour d’objets extratextuels et en particulier autour d’objets iconiques ».
Adrien Cavallaro explique aussi le titre de sa conférence, composé à partir d’une formule qu’il dit aimer beaucoup, extraite de « Délires I » dans Une saison en enfer.
« Ah ! je n’ai jamais été jalouse de lui. Il ne me quittera pas, je crois. Que devenir ? Il n’a pas une connaissance ; il ne travaillera jamais. Il veut vivre somnambule. Seules, sa bonté et sa charité lui donneraient-elles droit dans le monde réel ? Par instants, j’oublie la pitié où je suis tombée : lui me rendra forte, nous voyagerons, nous chasserons dans les déserts, nous dormirons sur les pavés des villes inconnues, sans soins, sans peines. Ou je me réveillerai, et les lois et les mœurs auront changé, — grâce à son pouvoir magique, — le monde, en restant le même, me laissera à mes désirs, joies, nonchalances. Oh ! la vie d’aventures qui existe dans les livres des enfants, pour me récompenser, j’ai tant souffert, me la donneras-tu ? Il ne peut pas. J’ignore son idéal. Il m’a dit avoir des regrets, des espoirs : cela ne doit pas me regarder. Parle-t-il à Dieu ? Peut-être devrais-je m’adresser à Dieu. Je suis au plus profond de l’abîme, et je ne sais plus prier. »
Je souligne l’expression : « qui existe dans les livres des enfants ».
Comment ne pas penser à l’incipit de l’« Alchimie du verbe », également dans Une saison en enfer ?
« À moi. L’histoire d’une de mes folies.
Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.
J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.
Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.
J’inventai la couleur des voyelles ! – A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. – Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.>
Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. »
La question de la représentation de la figure de Rimbaud, dit Adrien Cavallaro, est au cœur même de son « aventure » poétique, littéraire, éditoriale et de celle, bien sûr, de son existence, qui est à un élément essentiel du mythe. Le portrait de Carjat en est l’emblème absolu.
Quoi d’étonnant qu’on retrouve cette photographie de 1871 — « sans doute la plus célèbre de la littérature mondiale », devenue « un bien commun » (A. C.) — pour chacun des essais que j’ai faits avec l’IA générative, en utilisant un des meilleurs outils actuels, Nano Banana 2, afin d’obtenir une représentation de Rimbaud en Afrique et en Arabie dans les années 1880 à 1891. Et cela quand bien même Rimbaud est alors âgé d’une dizaine d’années de plus, en 1880, et de 37 ans, pour finir.
Voulant vérifier cette question de l’âge, je rédige la requête suivante et demande à Nano Banana de générer une image.
« Représente-moi Arthur Rimbaud à Harar, en 1883, quand il est photographié, dans un jardin de bananiers. Fais bien attention à ce qu’il a ait ce moment-là, non plus 17 ans comme dans la photo de Carjat, mais 12 ans de plus ».
Je répète la requête en ajoutant : « Recherche pour ce faire des représentations qui peuvent exister du poète devenu négociant aventurier en Afrique ». J’obtiens cette image :
L’application de Google DeepMind ignore donc (à la date du 14 juillet 2026) les références historiques que sont les trois autoportraits faits à Harar au printemps 1883, ainsi que sa présence très probable dans un portrait de groupe pris vraisemblablement un peu plus tôt à Sheykh ‘Othman, près Aden.
À la place, elle procède à une sorte de vieillissement mécanique de l’image Carjat.
Je charge donc les trois autoportraits que je donne en référence et je relance la génération d’image.
J’obtiens les deux résultats suivants.
La seconde fois, j’ai rechargé une deuxième fois l’autoportrait aux bras croisés dans le jardin de bananes pour insister sur cette référence.
L’ image obtenue propose, en reprenant exactement le décor, la posture et la vêture du personnage, un visage qui, pour la première fois, semble combiner l’image Carjat vieillie et quelque chose de la photographie de référence.
Je formule la requête suivante : « En respectant très soigneusement l’image fournie en référence, montre-moi Arthur Rimbaud, photographié les bras croisés dans un jardin de bananes à Harar en 1883 ». Cette fois, le résultat obtenu devient un duplicata légèrement déformé (format) de l’image de référence.
Je relance finalement la génération à partir de la requête seule, sans ajouter d’image de référence (Text to image).
Et j’obtiens de nouveau un Carjat mécaniquement vieilli, réplique de l’image obtenue précédemment (le tout premier essai, voir ci-dessus). On observe une constance, que l’application vante elle-même en parlant de « cohérence identitaire » (identity consistency).
On observe aussi une tendance à la surcharge d’éléments textuels (singeant un style manuscrit ancien) :
ou bien d’accessoires divers censés désigner l’activité du poète, surreprésenté comme un aventurier marchand (au prix même d’une aberration quand il s’agit d’un sac d’ivoire) :
Un élément de code significatif dans un certain nombre d’images que j’ai pu générer, est l’usage de drapeaux pour signifier le lieu où se déroule la scène (avec, dans certains cas, des erreurs par anachronisme).
L’homme est toujours montré au centre de l’image, regardant directement dans l’objectif du photographe. Les habitants du lieu sont traités comme des éléments de décor. Derrière ces compositions, se devinent les règles d’une esthétique parfaitement définie.
Dans les images générées sans références, il est vêtu à l’européenne, à la manière stéréotypée d’un aventurier (vêtements frippés ou maculés), coiffé d’un chapeau, d’une casquette, d’un casque colonial (plusieurs fois) ou, singulièrement, d’un tissu porté en turban. À deux reprises, il est affublé d’un bâton ou d’une canne.
Pour élargir l’expérience à d’autre événements connus de l’aventure rimbaldienne en Abyssinie, je tente une nouvelle requête : « Représente-moi Arthur Rimbaud livrant sa caravane de fusils à Ménélik à Entotto au Choa le 6 février 1887 ». Remarquez l’abondance du texte.
Puis : « Représente-moi la rencontre de l’ingénieur suisse Alfred Ilg avec Arthur Rimbaud lorsque celui-ci livre sa caravane de fusils à Ménélik à Entotto au Choa le 6 février 1887 ». Remarquez dans le décor la présence d’une église chrétienne et l’improbabilité manifeste d’un tel chargement de fusils sur un dromadaire pour signifier « caravane de fusils ». La figure historique, connue par plusieurs photographies, est ici méconnue. C’est une figure cliché d’un ingénieur colon qui nous est proposée.
Même demande, pour une image en couleurs. Remarquez ici encore la distribution des personnages traités en spectateurs passifs de la scène.
Je vérifie la manière de représenter Alfred Ilg avec la requête suivante : « J’aimerais voir l’ingénieur suisse Alfred Ilg, qui fut, pendant plus d’une vingtaine d’années, conseiller du négus Menelik II, en Abyssinie ». Remarquez les décorations murales, l’incongruité du visage de Ménélik et de la tenue de ses gardes.
L’IA générative donne donc pour Rimbaud, avec une consistance affichée, une représentation du poète construite sur l’image du portrait de Carjat de 1871, figure iconique de l’adolescent de dix-sept, incarnation du génie et de la révolte.
Ce faisant, elle ignore les références historiques de son iconographie africaine, sauf à insister par la fourniture appuyée des portraits avérés pris en Afrique.
On note un recours très fréquent à des éléments de texte qui ont pour fonction de désigner ou de qualifier l’objet représenté.
Ces représentations s’accompagnent visiblement de biais cognitifs qui s’expliquent par les données récoltées et utilisées majoritairement pour l’entrainement des modèle d’IA (une vision américanocentrée, alimentées de clichés et stéréotypes…). On peut penser que la quantité d’informations stockées dans les data center rendra peut-être plus documentée, au fur et à mesure, la connaissance des sujets traités. Qu’en sera-t-il de la dimension idéologique de l’approche du sujet, des préjugés ?
En se donnant comme une image photographique soigneusement composée et en niant les références à l’histoire (les trois photographies faites à Harar en 1883 sont, rappelons-le, des autoportraits), cette technologie tend à remplacer par le concept de génération la notion que la photographie est un enregistrement du réel, à travers un regard, celui du photographe, ou disons d’un auteur (pour intégrer le cas des autoportraits),
Pour ne pas subir ce diktat qui s’impose subrepticement sur le mode du divertissement, et face à la multiplication d’images reçues sans que l’on sache si on a affaire à une photographie réelle ou à une image générée par IA, la question qu’on est en droit de poser est bien : puisque ces représentations ne sont pas un reflet du réel, enregistrées par un photographe,quelle est la nature de ces images ? Qui pense ces représentations ? Qui pense pour nous ces représentations?
Je parlerai prochainement des représentations documentées de Rimbaud dans ces années qui vont de 1880 à sa mort.
Je signale, pour finir, que l’application accorde, royalement et sans vergogne, « des droits d’utilisation commerciale complets pour l’ensemble du contenu généré par Gemini 2.5 Flash Image, ce qui en fait la solution idéale pour les applications professionnelles et les projets créatifs ».(Nano Banana provides full commercial usage rights for all Gemini 2.5 Flash Image generated content, perfect for business applications and creative projects.). Elle vante aussi l’application d’un tatouage invisible à l’oeil, SynthID, « pour un contenu IA sûr et responsable ».
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Pendant l’année 1886, Rimbaud circule entre Aden, Obock et Tadjoura, occupé à préparer la caravane qu’il entend conduire au Choa, sur les hautes terres de l’Abyssinie, qu’on appelle aujourd’hui l’Éthiopie. Il la mènera au pays du négus Menelik, son destinataire.
Ce pays d’Obock et Tadjoura acheté par les Français en mars 1862 pour la somme de 10 000 thalers (55 000 francs-or) est occupé à partir des années 1880 par des aventuriers négociants français qui ont entrepris de fonder un port à Obock avec le soutien de la France du Second Empire (Napoléon III) engagée dans l’entreprise coloniale en mer Rouge et au-delà (Madagascar, Indochine…).
Il s’agit de créer une escale et un point d’avitaillement en charbon, concurrents d’Aden, pour les navires en route vers les Mascareignes et l’Extrême-Orient.
La rivalité impériale entre les puissances occidentales (l’Égypte est sortie du jeu en 1885) et les enjeux commerciaux du moment, notamment le contrôle des routes maritimes et la surveillance du trafic, y compris la traite esclavagiste dans la région, sont au centre des questions.
L’installation française préfigure la création de la Côte française des Somalis (décret du 20 mai 1896). La ville de Djibouti, mieux située pour l’accostage, les trafics maritime et caravanier, n’existe pas encore (mais Rimbaud prédit au site qui va l’abriter un excellent avenir.)
Avec Jean-Jacques Salgon et Philippe Oberlé, nous avions raconté cela autour d’un fil rouge qui était la rencontre de Rimbaud et du Nîmois Paul Soleillet dans l’exposition Rimbaud-Soleillet. Une saison en Afrique présentée en 2020 au Carré d’Art, à Nîmes et dans un petit ouvrage-catalogue rédigé ensemble.
La présence de Rimbaud sur ces rivages du golfe d’Aden est parfaitement documentée par des témoignages, mais surtout par sa correspondance. Rimbaud informe les siens en particulier des préparatifs de sa caravane qui prend du temps à se constituer et partira au mois d’octobre. Il avait aussi demandé à recevoir le dictionnaire de la langue amarĭñña publié par Antoine d’Abbadie.
J’ai publié un livre, qui est une enquête en hommage au formidable, mais assez méconnu, photographe que fut Édouard Bidault de Glatigné.
Dans une première partie, je plante le décor (contexte historique et géographique), dans une deuxième, j’y reproduis un ensemble inédit d’une cinquantaine de photographies que Bidault a prises à Obock et Tadjoura dans les années 1880.
Comme prédemment, je fournis à l’application Nano Banana trois images historiques comme références des lieux et je demande de me montrer Rimbaud à Obock puis à Tadjoura en 1886.
En voici les résultats :
Dans un prochain billet, l’analyse de ces expériences.
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On se souvient d’une photographie apparue sur le marché en 2008, découverte par les libraires Alban Caussé et Jacques Desse dans une brocante, au milieu d’un lot d’une trentaine de photographies anciennes. Le dos de l’un des clichés portait la mention « Hôtel de l’Univers ». Elle fut rendue publique (et vendue) en avril 2010, lors du Salon international du livre ancien à Paris, où elle était présentée comme une possible image inédite de Rimbaud (Libération, 11/04/2014).
De vigoureux débats avaient ensuite opposé les tenants de cette thèse à d’autres chercheurs (Reinhard Pabst et Jacques Bienvenu notamment) qui la contestaient en identifiant certains protagonistes du cliché (Dutrieux et Lucereau) puis en s’appuyant sur leurs lettres et séjours pour conclure que Rimbaud ne pouvait être présent sur ce cliché. On se souvient d’une soi-disant expertise scientifique d’un soi-disant chercheur associé au Laboratoire d’anthropologie anatomique et de paléontologie à l’université Claude-Bernard de Lyon qui visait, en comparant le visage de cet inconnu avec cinq autres portraits du poète : deux clichés pris par Étienne Carjat en 1871, une photographie de la communion de Rimbaud, une photographie prise à Sheikh Othman, près Aden au Yémen, et la peinture dite du Coin de table de Fantin-Latour, à démontrer scientifiquement qu’il s’agissait bien de Rimbaud. Le gugusse disparut aussi vite qu’il était apparu.
Ce qui agitait la Rimbaldie et le monde entier par média interposés était l’idée du « chaînon manquant ». On disposait enfin du visage de Rimbaud à Aden à l’été 1880 ! Le fameux biographe de Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère, avait reproduit un extrait de la photographie en couverture de son ouvrage, Arthur Rimbaud. Correspondance posthume 1891-1900, scellant ainsi son credo en l’image découverte.
Pour ma part, assez peu convaincu par la chose, j’étais surtout sidéré qu’on fasse alors si peu de cas des trois autoportraits que Rimbaud avait envoyés aux siens par la lettre fameuse du 6 mai 1883. Trois représentations avérées du poète devenu marchand de café, mais tenues comme étant sans intérêt parce que considérées comme de mauvaises images, illisibles, sur lesquelles, disait-on, Rimbaud était méconnaissable.
Dix-huit ans plus tard, je lance donc une opération de génération d’image par IA (Nano Banana 2) en rédigeant une requête simple : « Montrez-moi svp Arthur Rimbaud à Aden à l’été 1880 ».
Je donne en référence une image d’archive de l’hôtel de l’Univers à Aden.
Voici ce que j’obtiens en lançant plusieurs fois la requête :
La suite (à Obock et Tadjoura), puis mes commentaires sur l’ensemble de ces essais dans un prochain billet.
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C’est à Harar qu’Arthur Rimbaud réalise les trois autoportraits qu’il envoie à sa mère et à sa sœur par la lettre (remarquable) du 6 mai 1883.
Il vit et travaille sur la place du Faras Magala (du « marché aux chevaux ») successivement dans la résidence de Raouf Pacha, grande bâtisse construite sous l’administration égyptienne (1875-1885) où il est installé lors de ses deux premiers séjours dans la ville. Puis dans la petite maison qui se trouve de l’autre côte de la rue menant à la porte d’Assum Bari. Il y est alors négociant à son propre compte.
Je donne donc à l’IA ces trois images comme références historiques et je demande à y voir Rimbaud. J’ajoute aussi une image d’archive représentant le marché de la ville.
Voici les résultats obtenus.
Et pour finir, j’introduis cette magnifique photographie bien réelle du mausolée du sheykh ‘Abader prise par Édouard Bidault de Glatigné en 1888/1889, que j’ai publiée dans Arthur Rimbaud photographe, Ed. Textuel, 2002.
Elle est extraite du corpus de 117 photographies de paysages et types ethniques du Harar (Éthiopie), dont il fit don à la Société de géographie en 1889.
Encore une fois, aucune des images générées ne prend en compte la réalité historique de ses autoportraits de mai 1883 et l’on voit en revanche une sorte de logorrhée d’informations complètement inventées.
On voit aussi clairement tous les biais, préjugés, stéréotypes présents dans les données d’entraînement de l’IA, qui caractérisent ces représentations, notamment dans les images autour du mausolée du saint.
Mais surtout, ces décalages entre la réalité historique et ces images, à propos de la figure d’Arthur Rimbaud, me paraissent emblématiques de ce qui se passe avec l’IA générative.
Pour reprendre l’analyse d’Asma Mhalla (Cyberpunk — Le nouveau système totalitaire, Le Seuil, 2025), qui étudie les enjeux politiques de l’intelligence artificielle et les défis démocratiques qu’elle pose ainsi que les médias sociaux et la désinformation, on assiste, et l’on doit en être parfaitement informé, à l’installation de « technologies cognitives totalisantes », addictives et extrêmement dangereuses.
Elles sont en train de devenir des « médiateurs de pensée » qui menacent la liberté de concevoir et d’imaginer, en nous immergeant dans « l’univers psychique des architectes de ces technologies », à savoir les Big Tech, instruments du remodelage en cours de l’empire américain. Sans oublier le travail des industries principalement chinoises.
Les intentions idéologiques de cette guerre civilisationnelle deviennent assez claires. Orwell, dès 1941, avertissaient que les mouvements totalitaires veulent détruire la réalité objective (Jean-Jacques Rosat). Anna Harendt, publiant en 1951 Les origines du totalitarisme, avait prévenu : » Le vrai danger n’est pas de faire croire aux gens des mensonges, mais de les amener à ne plus croire en la vérité ».
Mais aujourd’hui, comme le pointe Asma Mhalla, parallèlement à la « tyrannie actuelle des flux », au « bruit permanent » qui nivèle tout et fait que c’est le plus bruyant ou le plus outrancier qui domine le débat public, la question est de savoir qui contrôle la « souveraineté cognitive », par la maîtrise, très matérielle, des flux ( les canaux de l’information et les outils technologiques : datas centers, entraînement, algorithmes…).
C’est sur le terrain des valeurs de travail de documentation et de création artistique que nous devons lutter contre ces hégémonismes.
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À l’occasion des Journées du Patrimoine (20 septembre 2020), l’Institut du Monde Arabe à Paris a présenté un Coran ayant appartenu à Arthur Rimbaud. Il ne s’agit pas de l’exemplaire que l’enfant Rimbaud aurait eu entre les mains à Charleville ou à Roche, provenant de son père Frédéric (une traduction en français avec en regard le texte arabe), mais d’un exemplaire imprimé par lithographie à Bombay en 1865, que Rimbaud a peut-être acquis à Aden ou que lui aurait offert Alfred Bardey qui y avait fait un voyage au début de l’été 1880.
L’ouvrage a été donné à l’IMA par les descendants d’Alfred et Pierre Bardey, négociants établis à Aden, qui employèrent Rimbaud d’août 1880 à novembre 1885 (voir ce précédent billet).
Voici ce que dit Mme Andriyanova de l’ouvrage :
Al-Qur’ân, Bombay, imprimerie Heydari ( المطبعة الحيدرية), safar 1282 / juillet 1865. Ouvrage lithographié 25 x 17 cm, 544 p. Reliure à rabat et à recouvrement, en cuir de chèvre teinte en rouge. Décor à chaud, à l’argent (deux cadres festonnés reliés par les angles, fleuron central). Par son aspect physique (type de décor, couleur de la reliure), proche des reliures produites à Zanzibar dans les années 1880. L’origine indienne de la reliure n’est pas à exclure. Pagination en chiffres indiens de type persan. Les trois premières pages ainsi que la dernière page portant le colophon sont richement décorées avec des motifs floraux. La zone du texte est délimitée par un cadre en double filet. Les titres des sourates sont indiqués dans les cartouches. Papier fin, jauni, sans filigranes. Le volume est composé de 68 cahiers de 4 feuilles (numérotés). Sur les marges, indications de lecture, réclames, marques d’orientation (numéro du juz’, nom de la sourate). Le texte s’ouvre par une prière et se termine par une prière spécifique réservée à la fin du Coran. Le colophon contient toutes les informations sur l’édition et l’impression, notamment le nom du copiste qui a préparé la pierre lithographique (Al-Hajj Muhammad) et ceux des correcteurs (Abd al-Rahîm Dihlawî, Sirâj al-Haqq Ramafûrî, etc.)
Aucune annotation postérieure à l’impression n’a été repérée à l’intérieur du livre.
Glissée dans le livre sacré, se trouvait une lettre écrite dans un arabe approximatif, signée (et marquée d’un tampon) de l’abban Fârih Kali ( ابان فارح كله ), lequel réclame à Rimbaud de l’argent.
La lettre a été envoyée à Aden ( بندر عدن) depuis Gueldessa (جلدسا), village proche de Harar, étape importante sur la route reliant le port de Zeila situé au sud du golfe de Tadjoura sur la côte africaine à la vieille cité marchande de Harar, porte d’entrée du pays Galla (oromo) et point de rupture de charge entre les caravaniers somalis et ceux du pays abyssin. Cette halte caravanière fut particulièrement importante pendant l’époque de l’occupation égyptienne (1875-1885) et florissante du temps où Arthur Rimbaud la fréquentait.
Elle est adressée à Rimbaud par Fârih Kali, un abban bien connu des Européens qui opéraient dans la région : Armand Savouré, Éloi Pino… Il sera plus tard le guide de J. Gaston Vanderheym (Une expédition avec le Négous Ménélik) et parlait probablement le français. Il est intéressant qu’il écrive à Rimbaud en arabe.
L’abban est non seulement guide de la caravane, mais il garantit pour tout voyageur qui ne peut se passer de ses services, quelle que soit sa nationalité, la sécurité de ce dernier et de ses biens ainsi que le règlement de tous les problèmes qui peuvent surgir en cours de route.
« L’arabe négligé de cette lettre, écrit la conservatrice Mme Olga Andriyanova, n’en facilite pas la compréhension. On saisit tout de même que Rimbaud avait des dettes envers plusieurs personnes et que Fârih Kali, servant ici d’intermédiaire, lui réclamait l’argent nécessaire pour régler cette situation. » « La date incomplète (7 (?) chawwal), mentionnée après la signature, ne nous permet pas malheureusement de la dater précisément. »
On trouve dans le document PDF téléchargeable ci-dessous les informations publiées à cette occasion par Mmes Olga Andriyanova et Nacéra Sahali.
À l’occasion des Journées du patrimoine, la bibliothèque de l’Institut du Monde Arabe à Paris a présenté au public le 20 septembre un Coran qui aurait « appartenu à Arthur Rimbaud durant son séjour en Abyssinie », selon une petite carte collée sur la garde de papier au plat trois de la couverture (reliure en peau rouge). D’après le collophon, ce Coran a été imprimé par lithographie en Inde en 1865.
Les registres de la bibliothèque ne conservent aucun détail sur ce qui m’a été présenté comme un don de la famille Bardey (descendant d’Alfred Bardey, l’employeur de Rimbaud à Aden), ce dont témoigne une carte de visite contenue dans le volume. La donation a été faite à l’IMA à l’occasion de l’exposition qu’avait organisée l’institut en 1991, Rimbaud à Aden, dans le cadre du centenaire de la mort de Rimbaud.
On sait que parmi les papiers provenant du père du poète, Frédéric, conservés dans le grenier de Roche, se trouvaient une grammaire arabe revue et corrigée, une traduction du Coran avec le texte arabe en regard, et encore quelques autres « papiers arabes ».
À Harar, Arthur demanda à sa mère qu’elle cherche pour lui ces documents « utile[s] à ceux qui apprennent la langue » et qu’on les lui envoie, mais « comme emballage seulement, car ça n’en vaut pas le port ».
« À propos comment n’avez-vous pas retrouvé le dictionnaire arabe ? Il doit être à la maison cependant. Dites à F[rédéric, le frère] de chercher dans les papiers arabes un cahier intitulé : Plaisanteries, jeux de mots, etc., en arabe, et il doit y avoir aussi une collection de dialogues, de chansons, ou je ne sais quoi, utile à ceux qui apprennent la langue. S’il y a un ouvrage en arabe, envoyez ; mais tout ceci comme emballage seulement, car ça ne vaut pas le port. » (Lettre aux siens, Harar, 15 février 1881.)
On sait aussi que Rimbaud connaissait l’arabe et même, par le témoignage du négociant italien Ugo Ferrandi, agent de la firme Bienenfeld à Aden, qui a bien connu Rimbaud, qu’il « tenait dans sa case [à Tadjourah] de véritables conférences sur le Coran aux notables indigènes ». (Franco Petralia, Bibliographie de Rimbaud en Italie, Sansoni Antiquariato, 1960, p. 73). Bardey rapporte qu’à Aden, en 1884, il occupait ses loisirs à déchiffrer des livres arabes et à se perfectionner dans la langue. Jules Borelli écrit qu’il « sait l’arabe et parle l’amharigna et l’oromo. Il est infatigable. Son aptitude pour les langues, une grande force de volonté et une patience à toute épreuve, le classent parmi les voyageurs accomplis. » (Borelli, Éthiopie méridionale, Journal de mon voyage aux pays Amhara, Oromo et Sidama, septembre 1885 à novembre 1888, Paris, Librairies-imprimeries réunies, 1890, 1890, p. 201).
Autre intérêt du document, il contient une lettre manuscrite rédigée en arabe (mais avec des fautes) sur un feuillet de papier quadrillé, écrite par l’abban [guide de caravane et garant de la sécurité des voyageurs] Fârih Kali, adressée à Rimbaud (son nom est donné au début de la lettre), dans laquelle l’expéditeur s’impatiente de ne pas avoir reçu une somme d’argent que Rimbaud lui devait. La lettre n’est malheureusement pas datée.
Les bibliothécaires de l’Institut du Monde Arabe, Mmes Olga Andriyanova et Nacéra Sahali, ont rassemblé les informations dont elles disposent pour la présentation de cette pièce sortie de la réserve patrimoniale de la bibliothèque.
Je publierai ici quelques autres photographies de ce Coran et de la lettre, ainsi que des informations supplémentaires, après que Mmes Olga Andriyanova et Nacéra Sahali aient mis en ligne elles-mêmes le résultat de leurs recherches.
Hugues Fontaine, 20 septembre 2020.
Avec l’Institut du monde arabe (IMA), 1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris.
Qu’en est-il de la technique photographique quand Rimbaud s’équipe à Lyon d’un matériel photographique (appareil, accessoires et produits) ? J’ai demandé de tous les ingrédients pour une campagne de deux ans, écrit-il à sa mère d’Aden, le 8 décembre 1882.
L’exposition fera le point sur ce qui peut être acheté en 1882, et tentera de dire le plus précisément possible quel matériel Rimbaud a pu utiliser.