Quand il a été question avec mon éditrice, Marianne Théry, de concevoir la couverture du livre Arthur Rimbaud, photographe (publié chez Textuel en 2019 ), nous avons voulu, pour commencer, utiliser un des trois autoportraits faits à Harar en 1883. C’était, par définition, le matériau iconographique même du livre. Aucun des trois autoportraits ne fonctionnaient en couverture, selon les critères que l’on donne pour faire une bonne couverture.
Nous avons finalement décidé, après plusieurs essais réalisés par la graphiste, Caroline Pauchant, de composer une image double, en utilisant le fameux portrait de Carjat, fait durant l’automne 1871, placé sur un fond de feuilles de bananiers tiré d’une autre photographie, prise par Rimbaud en 1883, de son collègue Sotiros Konstantinu Chryseus.
Le résultat produit est une sorte d’évocation du jardin de la photographie que Rimbaud appelle « aux bas croisés dans un jardin de bananes », en fond de son portrait d’adolescent, le tout travaillé dans une gamme de verts.




Dans son excellente édition des oeuvres du poète parue récemment chez Folio (2 tomes pour les prix de deux verres à une terrasse parisienne), Adrien Cavallaro commence ainsi sa préface :
« Il est des écrivains dont l’image dispute à l’œuvre la préséance. Que l’on dise « Rimbaud ». Et aussitôt se détache, avec la force d’une évidence familière, le « visage parfaitement ovale d’ange en exil, avec des cheveux châtain-clair mal en ordre et des yeux d’un bleu pâle inquiétant ».
Les mots cités sont ceux de Verlaine au début de l’étude des Poètes maudits qu’il consacre à Rimbaud en 1884.
Car, tandis que Rimbaud vit entre Aden, Obock et Tadjoura, en France, Verlaine publie dans Lutèce, en octobre-novembre 1883, cinq articles consacrés à Rimbaud (« Les Poètes maudits. II »). Paraissent : « Voyelles », « Oraison du soir », « Les Assis », « Les Effarés », « Les Chercheuses de poux », « Bateau ivre », des extraits des « Premières Communions », de « Paris se repeuple » et de « L’Éternité ». C’est aussi la première mention imprimée des Illuminations, sous le titre « les Illuminations ».
Puis en mai-juin 1886, dans les numéros 5 à 9 de La Vogue, les poèmes en prose des Illuminations, ainsi que de nombreux vers de 1872.
De tout cela, Rimbaud ne sait rien.

Dans le préambule de sa conférence « La vie d’aventures des poèmes rimbaldiens de 1870 » donnée le 9 novembre 2023 dans l’amphithéâtre du lycée Louis-Le-Grand, dans le cadre de journées d’étude consacrées aux œuvres au programme en classe de 1e, Adrien Cavallaro développe l’idée qu’en étudiant Rimbaud, on n’étudie pas seulement une œuvre, mais aussi « inévitablement un ensemble de représentations qui gravitent autour d’objets textuels, les poèmes de Rimbaud, son œuvre, mais aussi autour d’objets extratextuels et en particulier autour d’objets iconiques ».
Adrien Cavallaro explique aussi le titre de sa conférence, composé à partir d’une formule qu’il dit aimer beaucoup, extraite de « Délires I » dans Une saison en enfer.
« Ah ! je n’ai jamais été jalouse de lui. Il ne me quittera pas, je crois. Que devenir ? Il n’a pas une connaissance ; il ne travaillera jamais. Il veut vivre somnambule. Seules, sa bonté et sa charité lui donneraient-elles droit dans le monde réel ? Par instants, j’oublie la pitié où je suis tombée : lui me rendra forte, nous voyagerons, nous chasserons dans les déserts, nous dormirons sur les pavés des villes inconnues, sans soins, sans peines. Ou je me réveillerai, et les lois et les mœurs auront changé, — grâce à son pouvoir magique, — le monde, en restant le même, me laissera à mes désirs, joies, nonchalances. Oh ! la vie d’aventures qui existe dans les livres des enfants, pour me récompenser, j’ai tant souffert, me la donneras-tu ? Il ne peut pas. J’ignore son idéal. Il m’a dit avoir des regrets, des espoirs : cela ne doit pas me regarder. Parle-t-il à Dieu ? Peut-être devrais-je m’adresser à Dieu. Je suis au plus profond de l’abîme, et je ne sais plus prier. »
Je souligne l’expression : « qui existe dans les livres des enfants ».
Comment ne pas penser à l’incipit de l’« Alchimie du verbe », également dans Une saison en enfer ?
« À moi. L’histoire d’une de mes folies.
Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.
J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.
Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.
J’inventai la couleur des voyelles ! – A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. – Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.>
Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. »
La question de la représentation de la figure de Rimbaud, dit Adrien Cavallaro, est au cœur même de son « aventure » poétique, littéraire, éditoriale et de celle, bien sûr, de son existence, qui est à un élément essentiel du mythe. Le portrait de Carjat en est l’emblème absolu.

Quoi d’étonnant qu’on retrouve cette photographie de 1871 — « sans doute la plus célèbre de la littérature mondiale », devenue « un bien commun » (A. C.) — pour chacun des essais que j’ai faits avec l’IA générative, en utilisant un des meilleurs outils actuels, Nano Banana 2, afin d’obtenir une représentation de Rimbaud en Afrique et en Arabie dans les années 1880 à 1891. Et cela quand bien même Rimbaud est alors âgé d’une dizaine d’années de plus, en 1880, et de 37 ans, pour finir.
Voulant vérifier cette question de l’âge, je rédige la requête suivante et demande à Nano Banana de générer une image.
« Représente-moi Arthur Rimbaud à Harar, en 1883, quand il est photographié, dans un jardin de bananiers. Fais bien attention à ce qu’il a ait ce moment-là, non plus 17 ans comme dans la photo de Carjat, mais 12 ans de plus ».

Je répète la requête en ajoutant : « Recherche pour ce faire des représentations qui peuvent exister du poète devenu négociant aventurier en Afrique ». J’obtiens cette image :

L’application de Google DeepMind ignore donc (à la date du 14 juillet 2026) les références historiques que sont les trois autoportraits faits à Harar au printemps 1883, ainsi que sa présence très probable dans un portrait de groupe pris vraisemblablement un peu plus tôt à Sheykh ‘Othman, près Aden.
À la place, elle procède à une sorte de vieillissement mécanique de l’image Carjat.


Je charge donc les trois autoportraits que je donne en référence et je relance la génération d’image.

J’obtiens les deux résultats suivants.

La seconde fois, j’ai rechargé une deuxième fois l’autoportrait aux bras croisés dans le jardin de bananes pour insister sur cette référence.

L’ image obtenue propose, en reprenant exactement le décor, la posture et la vêture du personnage, un visage qui, pour la première fois, semble combiner l’image Carjat vieillie et quelque chose de la photographie de référence.
Je formule la requête suivante : « En respectant très soigneusement l’image fournie en référence, montre-moi Arthur Rimbaud, photographié les bras croisés dans un jardin de bananes à Harar en 1883 ». Cette fois, le résultat obtenu devient un duplicata légèrement déformé (format) de l’image de référence.


Je relance finalement la génération à partir de la requête seule, sans ajouter d’image de référence (Text to image).

Et j’obtiens de nouveau un Carjat mécaniquement vieilli, réplique de l’image obtenue précédemment (le tout premier essai, voir ci-dessus). On observe une constance, que l’application vante elle-même en parlant de « cohérence identitaire » (identity consistency).

On observe aussi une tendance à la surcharge d’éléments textuels (singeant un style manuscrit ancien) :

ou bien d’accessoires divers censés désigner l’activité du poète, surreprésenté comme un aventurier marchand (au prix même d’une aberration quand il s’agit d’un sac d’ivoire) :



Un élément de code significatif dans un certain nombre d’images que j’ai pu générer, est l’usage de drapeaux pour signifier le lieu où se déroule la scène (avec, dans certains cas, des erreurs par anachronisme).
L’homme est toujours montré au centre de l’image, regardant directement dans l’objectif du photographe. Les habitants du lieu sont traités comme des éléments de décor. Derrière ces compositions, se devinent les règles d’une esthétique parfaitement définie.
Dans les images générées sans références, il est vêtu à l’européenne, à la manière stéréotypée d’un aventurier (vêtements frippés ou maculés), coiffé d’un chapeau, d’une casquette, d’un casque colonial (plusieurs fois) ou, singulièrement, d’un tissu porté en turban. À deux reprises, il est affublé d’un bâton ou d’une canne.
Pour élargir l’expérience à d’autre événements connus de l’aventure rimbaldienne en Abyssinie, je tente une nouvelle requête : « Représente-moi Arthur Rimbaud livrant sa caravane de fusils à Ménélik à Entotto au Choa le 6 février 1887 ». Remarquez l’abondance du texte.

Puis : « Représente-moi la rencontre de l’ingénieur suisse Alfred Ilg avec Arthur Rimbaud lorsque celui-ci livre sa caravane de fusils à Ménélik à Entotto au Choa le 6 février 1887 ». Remarquez dans le décor la présence d’une église chrétienne et l’improbabilité manifeste d’un tel chargement de fusils sur un dromadaire pour signifier « caravane de fusils ». La figure historique, connue par plusieurs photographies, est ici méconnue. C’est une figure cliché d’un ingénieur colon qui nous est proposée.

Même demande, pour une image en couleurs. Remarquez ici encore la distribution des personnages traités en spectateurs passifs de la scène.

Je vérifie la manière de représenter Alfred Ilg avec la requête suivante : « J’aimerais voir l’ingénieur suisse Alfred Ilg, qui fut, pendant plus d’une vingtaine d’années, conseiller du négus Menelik II, en Abyssinie ». Remarquez les décorations murales, l’incongruité du visage de Ménélik et de la tenue de ses gardes.

L’IA générative donne donc pour Rimbaud, avec une consistance affichée, une représentation du poète construite sur l’image du portrait de Carjat de 1871, figure iconique de l’adolescent de dix-sept, incarnation du génie et de la révolte.
Ce faisant, elle ignore les références historiques de son iconographie africaine, sauf à insister par la fourniture appuyée des portraits avérés pris en Afrique.
On note un recours très fréquent à des éléments de texte qui ont pour fonction de désigner ou de qualifier l’objet représenté.
Ces représentations s’accompagnent visiblement de biais cognitifs qui s’expliquent par les données récoltées et utilisées majoritairement pour l’entrainement des modèle d’IA (une vision américanocentrée, alimentées de clichés et stéréotypes…). On peut penser que la quantité d’informations stockées dans les data center rendra peut-être plus documentée, au fur et à mesure, la connaissance des sujets traités. Qu’en sera-t-il de la dimension idéologique de l’approche du sujet, des préjugés ?
En se donnant comme une image photographique soigneusement composée et en niant les références à l’histoire (les trois photographies faites à Harar en 1883 sont, rappelons-le, des autoportraits), cette technologie tend à remplacer par le concept de génération la notion que la photographie est un enregistrement du réel, à travers un regard, celui du photographe, ou disons d’un auteur (pour intégrer le cas des autoportraits),
Pour ne pas subir ce diktat qui s’impose subrepticement sur le mode du divertissement, et face à la multiplication d’images reçues sans que l’on sache si on a affaire à une photographie réelle ou à une image générée par IA, la question qu’on est en droit de poser est bien : puisque ces représentations ne sont pas un reflet du réel, enregistrées par un photographe, quelle est la nature de ces images ? Qui pense ces représentations ? Qui pense pour nous ces représentations ?
Je parlerai prochainement des représentations documentées de Rimbaud dans ces années qui vont de 1880 à sa mort.
Je signale, pour finir, que l’application accorde, royalement et sans vergogne, « des droits d’utilisation commerciale complets pour l’ensemble du contenu généré par Gemini 2.5 Flash Image, ce qui en fait la solution idéale pour les applications professionnelles et les projets créatifs ».(Nano Banana provides full commercial usage rights for all Gemini 2.5 Flash Image generated content, perfect for business applications and creative projects.). Elle vante aussi l’application d’un tatouage invisible à l’oeil, SynthID, « pour un contenu IA sûr et responsable ».
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