Les méfaits de la soi-disant « intelligence artificielle ». Rimbaud à Obock en 1886.

Pendant l’année 1886, Rimbaud circule entre Aden, Obock et Tadjoura, occupé à préparer la caravane qu’il entend conduire au Choa, sur les hautes terres de l’Abyssinie, qu’on appelle aujourd’hui l’Éthiopie. Il la mènera au pays du négus Menelik, son destinataire. 

Ce pays d’Obock et Tadjoura acheté par les Français en mars 1862 pour la somme de 10 000 thalers (55 000 francs-or) est occupé à partir des années 1880 par des aventuriers négociants français qui ont entrepris de fonder un port à Obock avec le soutien de la France du Second Empire (Napoléon III) engagée dans l’entreprise coloniale en mer Rouge et au-delà (Madagascar, Indochine…).

Il s’agit de créer une escale et un point d’avitaillement en charbon, concurrents d’Aden, pour les navires en route vers les Mascareignes et l’Extrême-Orient.

La rivalité impériale entre les puissances occidentales (l’Égypte est sortie du jeu en 1885) et les enjeux commerciaux du moment, notamment le contrôle des routes maritimes et la surveillance du trafic, y compris la traite esclavagiste dans la région, sont au centre des questions.

L’installation française préfigure la création de la Côte française des Somalis (décret du 20 mai 1896). La ville de Djibouti, mieux située pour l’accostage, les trafics maritime et caravanier, n’existe pas encore (mais Rimbaud prédit au site qui va l’abriter un excellent avenir.)

Avec Jean-Jacques Salgon et Philippe Oberlé, nous avions raconté cela autour d’un fil rouge qui était la rencontre de Rimbaud et du Nîmois Paul Soleillet dans l’exposition Rimbaud-Soleillet. Une saison en Afrique présentée en 2020 au Carré d’Art, à Nîmes et dans un petit ouvrage-catalogue rédigé ensemble.

La présence de Rimbaud sur ces rivages du golfe d’Aden est parfaitement documentée par des témoignages, mais surtout par sa correspondance. Rimbaud informe les siens en particulier des préparatifs de sa caravane qui prend du temps à se constituer et partira au mois d’octobre. Il avait aussi demandé à recevoir le dictionnaire de la langue amarĭñña publié par Antoine d’Abbadie.

J’ai publié un livre, qui est une enquête en hommage au formidable, mais assez méconnu, photographe que fut Édouard Bidault de Glatigné.

Dans une première partie, je plante le décor (contexte historique et géographique), dans une deuxième, j’y reproduis un ensemble inédit d’une cinquantaine de photographies que Bidault a prises à Obock et Tadjoura dans les années 1880.

Comme prédemment, je fournis à l’application Nano Banana trois images historiques comme références des lieux et je demande de me montrer Rimbaud à Obock puis à Tadjoura en 1886.

En voici les résultats :

Dans un prochain billet, l’analyse de ces expériences.

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Les méfaits de la soi-disant « intelligence artificielle ». Rimbaud à Aden en 1880.

On se souvient d’une photographie apparue sur le marché en 2008, découverte par les libraires Alban Caussé et Jacques Desse dans une brocante, au milieu d’un lot d’une trentaine de photographies anciennes. Le dos de l’un des clichés portait la mention « Hôtel de l’Univers ». Elle fut rendue publique (et vendue) en avril 2010, lors du Salon international du livre ancien à Paris, où elle était présentée comme une possible image inédite de Rimbaud (Libération, 11/04/2014).

De vigoureux débats avaient ensuite opposé les tenants de cette thèse à d’autres chercheurs (Reinhard Pabst et Jacques Bienvenu notamment) qui la contestaient en identifiant certains protagonistes du cliché (Dutrieux et Lucereau) puis en s’appuyant sur leurs lettres et séjours pour conclure que Rimbaud ne pouvait être présent sur ce cliché. On se souvient d’une soi-disant expertise scientifique d’un soi-disant chercheur associé au Laboratoire d’anthropologie anatomique et de paléontologie à l’université Claude-Bernard de Lyon qui visait, en comparant le visage de cet inconnu avec cinq autres portraits du poète : deux clichés pris par Étienne Carjat en 1871, une photographie de la communion de Rimbaud, une photographie prise à Sheikh Othman, près Aden au Yémen, et la peinture dite du Coin de table de Fantin-Latour, à démontrer scientifiquement qu’il s’agissait bien de Rimbaud. Le gugusse disparut aussi vite qu’il était apparu.

Ce qui agitait la Rimbaldie et le monde entier par média interposés était l’idée du « chaînon manquant ». On disposait enfin du visage de Rimbaud à Aden à l’été 1880 ! Le fameux biographe de Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère, avait reproduit un extrait de la photographie en couverture de son ouvrage, Arthur Rimbaud. Correspondance posthume 1891-1900, scellant ainsi son credo en l’image découverte.

Pour ma part, assez peu convaincu par la chose, j’étais surtout sidéré qu’on fasse alors si peu de cas des trois autoportraits que Rimbaud avait envoyés aux siens par la lettre fameuse du 6 mai 1883. Trois représentations avérées du poète devenu marchand de café, mais tenues comme étant sans intérêt parce que considérées comme de mauvaises images, illisibles, sur lesquelles, disait-on, Rimbaud était méconnaissable.

Dix-huit ans plus tard, je lance donc une opération de génération d’image par IA (Nano Banana 2) en rédigeant une requête simple : « Montrez-moi svp Arthur Rimbaud à Aden à l’été 1880 ».

Je donne en référence une image d’archive de l’hôtel de l’Univers à Aden.

Voici ce que j’obtiens en lançant plusieurs fois la requête :

La suite (à Obock et Tadjoura), puis mes commentaires sur l’ensemble de ces essais dans un prochain billet.

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Les méfaits de la soi-disant « intelligence artificielle ». Rimbaud à Harar en 1883.

C’est à Harar qu’Arthur Rimbaud réalise les trois autoportraits qu’il envoie à sa mère et à sa sœur par la lettre (remarquable) du 6 mai 1883.

Il vit et travaille sur la place du Faras Magala (du « marché aux chevaux ») successivement dans la résidence de Raouf Pacha, grande bâtisse construite sous l’administration égyptienne (1875-1885) où il est installé lors de ses deux premiers séjours dans la ville. Puis dans la petite maison qui se trouve de l’autre côte de la rue menant à la porte d’Assum Bari. Il y est alors négociant à son propre compte.

Je donne donc à l’IA ces trois images comme références historiques et je demande à y voir Rimbaud. J’ajoute aussi une image d’archive représentant le marché de la ville.

Voici les résultats obtenus.

Et pour finir, j’introduis cette magnifique photographie bien réelle du mausolée du sheykh ‘Abader prise par Édouard Bidault de Glatigné en 1888/1889, que j’ai publiée dans Arthur Rimbaud photographe, Ed. Textuel, 2002.

Elle est extraite du corpus de 117 photographies de paysages et types ethniques du Harar (Éthiopie), dont il fit don à la Société de géographie en 1889.

Encore une fois, aucune des images générées ne prend en compte la réalité historique de ses autoportraits de mai 1883 et l’on voit en revanche une sorte de logorrhée d’informations complètement inventées.

On voit aussi clairement tous les biais, préjugés, stéréotypes présents dans les données d’entraînement de l’IA, qui caractérisent ces représentations, notamment dans les images autour du mausolée du saint.

Mais surtout, ces décalages entre la réalité historique et ces images, à propos de la figure d’Arthur Rimbaud, me paraissent emblématiques de ce qui se passe avec l’IA générative.

Pour reprendre l’analyse d’Asma Mhalla (Cyberpunk — Le nouveau système totalitaire, Le Seuil, 2025), qui étudie les enjeux politiques de l’intelligence artificielle et les défis démocratiques qu’elle pose ainsi que les médias sociaux et la désinformation, on assiste, et l’on doit en être parfaitement informé, à l’installation de « technologies cognitives totalisantes », addictives et extrêmement dangereuses.

Elles sont en train de devenir des « médiateurs de pensée » qui menacent la liberté de concevoir et d’imaginer, en nous immergeant dans « l’univers psychique des architectes de ces technologies », à savoir les Big Tech, instruments du remodelage en cours de l’empire américain. Sans oublier le travail des industries principalement chinoises.

Les intentions idéologiques de cette guerre civilisationnelle deviennent assez claires. Orwell, dès 1941, avertissaient que les mouvements totalitaires veulent détruire la réalité objective (Jean-Jacques Rosat). Anna Harendt, publiant en 1951 Les origines du totalitarisme, avait prévenu :  » Le vrai danger n’est pas de faire croire aux gens des mensonges, mais de les amener à ne plus croire en la vérité ».

Mais aujourd’hui, comme le pointe Asma Mhalla, parallèlement à la « tyrannie actuelle des flux », au « bruit permanent » qui nivèle tout et fait que c’est le plus bruyant ou le plus outrancier qui domine le débat public, la question est de savoir qui contrôle la « souveraineté cognitive », par la maîtrise, très matérielle, des flux ( les canaux de l’information et les outils technologiques : datas centers, entraînement, algorithmes…).

C’est sur le terrain des valeurs de travail de documentation et de création artistique que nous devons lutter contre ces hégémonismes.

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Les méfaits de la soi-disant « intelligence artificielle ». Rimbaud à Djeddah en 1880.

Rimbaud-a-Djeddah-genere-par-IA

Je poursuis mon examen dans la production par l’« intelligence artificielle » générative de représentations d’Arthur Rimbaud, poète singulier dans l’histoire de la langue française devenu, à partir de l’été 1880, employé puis négociant dans la Corne de l’Afrique qu’il fréquente désormais : Obock, Tadjoura, Zeila, Ankober, Entotto et surtout Harar (liste à laquelle on peut ajouter Massawa, Le Caire et Aden, en Arabie).

À aucun moment ne sont prises en compte les images historiquement connues (ses trois autoportraits) qui témoignent de sa présence en Afrique. La génération de son image par l’IA, à partir de requêtes donnant des informations sur les lieux et les dates (« Rimbaud à Djeddah en 1880 ») ou proposant quelques images historiques en références pour préciser un lieu : la place du Faras Magala, le marché ou le tombeau du Sheykh Abadir à Harar (que l’on verra dans une prochaine série) produit à chaque fois une figure anachronique : l’adolescent de dix-sept ans, tel qu’il a été photographié par Étienne Carjat en 1871.

Cet exercice rend compte de la prévalence d’une vision imposée par la loi du plus grand nombre, mais aussi d’une forme d’appauvrissement de la représentation alors que l’on pourrait compter sur l’IA générative pour enrichir l’imaginaire : comment pourrait-on se représenter là-bas le poète qui a quitté « l’Europe aux vieux parapets » ?

Ce qui m’intéresse précisément dans le travail que je mène sur les représentations photographiques de Rimbaud dans la dernière partie de sa vie c’est qu’il apparaît sur les images authentiques, historiquement connues, comme un personnage prématurément vieilli (il écrit : « le séjour sur les côtes de la mer Rouge énerve les gens les plus robustes, et une année-là vieillit les gens comme quatre ans ailleurs » […] « Excusez-moi de vous détailler mes ennuis. Mais je vois que je vais atteindre les trente ans (la moitié de la vie !) et je me suis fort fatigué à rouler le monde sans résultat. » (lettre aux siens, Aden, 5 mai 1884).

Et surtout comme une figure fantomatique.

Loin d’être technophobe, ce qui m’intéresse ici, dans le contexte de la guerre technologique que se livrent principalement les puissances chinoise et étatsunienne, c’est de mettre à l’épreuve le mécanisme de génération d’images par IA qui se donne clairement et d’abord comme un outil de divertissement, mais qui travaille, force est de le constater, à construire un univers mental falsificateur.

Première série : Rimbaud à Djeddah à l’été 1880 (produite à partir d’une simple requête sans archive de référence).

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Les méfaits de la soi-disant « intelligence artificielle ». Rimbaud, dandy en Afrique ?

Rimbaud à Djeddah généré par l'IA

Pour donner suite au commentaire de Jean-Jacques Salgon sur le billet que j’ai publié sur Facebook et LinkedIn (« Le Rimbaud qui négocia avec Ménélik ne ressemblait absolument pas à ce dandy tiré des portraits de Carjat. »).

Comment s’attendre à ce que les algorithmes de l’IA prennent en compte la représentation pourtant historiquement documentée de Rimbaud en Afrique et en Arabie après qu’il a quitté l’Europe et toute idée d’une « carrière littéraire » ? C’est bien sûr la figure d’un dandy, jeune et beau, qui prédomine, l’IA étant d’ailleurs entraînée par les innombrables créations qui le représentent sous ce cliché stupide.

Je vous en donne à voir ici quelques exemples obtenus avec la requête (« prompt ») : Rimbaud se photographie à Harar en 1883 dans un jardin de bananes. Je vous laisse juges. La dernière le montre faisant un selfie !

Les images sont d’une netteté irréprochable alors que la réalité de sa représentation photographique dans la Corne de l’Afrique, dans cette autre partie de sa vie, tend vers une disparition, l’effacement. Les épreuves, mal lavées, font ses autoportraits presque illisibles. Rimbaud y devient spectral.

N’avait-il pas écrit dans « Mauvais sang », paru en 1873 dans le recueil « Une saison en enfer » : « Certains que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu. »

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Un article du « Fremden-Blatt » confirme la mésaventure de Rimbaud à Vienne en toute fin février 1876.

Lors des Rencontres LES PHOTOGRAPHIES DE RIMBAUD organisées par Andrea Schellino, professeur de littérature française à l’université Rome III et moi-même, qui se sont tenues à l’Hôtel littéraire Rimbaud le 16 mars, Serge Plantureux a présenté une photographie prise à Vienne par le photographe Ignaz Hofbauer, selon le cachet qui figure au dos de la photo-carte. Il pense qu’elle pourrait représenter Arthur Rimbaud.

J’ai pour ma part émis des réserves, attendant de recevoir d’autres arguments que ceux d’une possible ressemblance, cette méthode m’ayant toujours semblé insuffisante et sujette à de faux débats. On se souvient du présumé portrait du poète repenti sur un perron de l’hôtel de l’Univers à Aden. D’autre part, certains des arguments avancés me paraissent douteux (notamment la chronologie).

Mais dans son enquête, avec l’aide du personnel des Archives nationales de Vienne, Serge Plantureux a fait une découverte qui me paraît réellement importante, celle d’un article paru le mardi 29 février 1876 dans le Fremden-Blatt, supplément du Morgen-Blatt, destiné à informer la communauté d’étrangers et de visiteurs de la capitale de l’Empire austro-hongrois.

Article paru le mardi 29 février 1876 dans le Fremden-Blatt.
Österreichisches Staatsarchiv. Courtesy ATELIER 41.

En effet, nous ne connaissions la mésaventure de Rimbaud à Vienne (âgé alors de 22 ans) qu’à travers les évocations faites par Verlaine et Delahaye, notamment un dessin de Verlaine (qui signe F. Cée) titré DARGNIÈRES NOUVELLES, représentant Rimbaud totalement dépouillé, dans la Vingince Strasse, un fiacre fuyant au galop à l’arrière plan, avec le texte suivant inscrit dans une bulle (et devant être entendu avec l’accent parisiano-ardennais selon la mention portée en marge).

C’est pas injuss’ de se voir dans une pareille situate ? Et pas la queue’ d’un pauv’ Keretzer sous la patte ! J’arrive à Vièn avec les méyeurs intentions (sans compter que j’compte sur des brevets dinvention). En arrévant j’me coll’ quêqu’Fanta comme de jusse. Bon ! V’la qu’un cocher d’fiac’ me vole tout : c’est pas injusse ? Voui, m’fait tout jusqu’à ma limace et mon grimpant. Et m’plant là dans la Strass par un froid pas foutans. Non ! Vrai, pour le début en v’laty un d’triomphe ! Ah la sal’bête ! Encore plus pir’ que la Daromphe !

Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. 7203 (262). Manuscrit autographe signé « F.C. » (François Coppée).
Dizain et dessin original.

L’article du Fremden-Blatt apporte des détails quant au déroulement de l’événement lui-même et surtout le date indiscutablement. Les precisions d’un «  jeune homme élégamment habillé, qui semblait appartenir à la haute société » et celle de « professeur de langues » sont particulièrement intéressantes.

© 2024 “courtesy ATELIER 41

Voici, avec l’aimable autorisation de l’inventeur de cette découverte, Serge Plantureux, (© 2024 “courtesy ATELIER 41”), la translittération et la traduction du texte de l’article :

* (Abenteuer eines Franzosen.) Der Bewölbewächter Fuchs bemerkte Samstag nachts in der Maximilianstrasse einen jungen, elegant gekleideten Mann, der anscheinend den besseren Ständen angehörte, wie er mit einem mehrläusigen Revolver in der Hand daherwankte. Er hielt ihn deshalb an und übergab ihn einem Sicherheitswachmann, der ihn aufs Polizeikommissariat in der Stadt eskortierte. Der Fremde, der nur Französisch sprach, war im Besitze einer Schachtel mit Revolverpatronen. Er gab an, Arthur Rimbaud zu heißen, verweigerte aber jede weitere Auskunft betreffs seines Nationalen.

Die mittler-weile gepflogenen Erhebungen stellten fest, dass der Angehaltene ein Sprachlehrer, 22 Jahre alt, aus Charleville geboren ist und über Straßburg nach Wien gereist sei, um von hier in die Türkei zu gehen. Rimbaud bemerkte, dass es ihm nichts um die Ausführung eines Selbstmordes zu tun gewesen, er // sei dadurch in arge Verlegenheit geraten, dass ihm Samstag Nachts in einem öffentlichen Unterhaltungsorte seine Ersparnisse in der Höhe von 500 Francs gestohlen wurden. Den Revolver führte er nur zu seinem persönlichen Schutze bei sich.»

* Une mésaventure d’un Français. Samedi soir, dans la Maximilianstrasse, le gardien de la voûte Fuchs a remarqué un jeune homme élégamment habillé, qui semblait appartenir à la haute société, chancelant avec un revolver à barillet en main. Il l’a donc interpellé et remis à un agent de sécurité qui l’a escorté au commissariat de police de la ville. L’étranger, qui ne parlait que français, possédait une boîte de cartouches pour son revolver. Il s’est identifié comme étant Arthur Rimbaud mais a refusé de donner plus d’informations sur sa nationalité.

Les enquêtes ultérieures ont révélé que la personne arrêtée était un professeur de langues, dans sa vingt-deuxième année, né à Charleville et ayant voyagé via Strasbourg à Vienne, avec l’intention de se rendre en Turquie depuis cette ville. Rimbaud a précisé qu’il n’avait pas l’intention de se suicider, mais qu’il s’était trouvé dans une grande détresse après que ses économies de 500 francs lui eurent été dérobées samedi soir dans un lieu public de divertissement. Il portait le revolver uniquement pour sa protection personnelle.

Je reviendrai prochainement sur cet épisode du séjour viennois de Rimbaud au printemps 1876 au sujet duquel nous ne savons en somme que peu de choses.

Un Coran qui aurait appartenu à Arthur Rimbaud

« Coran ayant appartenu à Arthur Rimbaud durant son séjour en Abyssinie ». Photographie et © Hugues FONTAINE avec l’aimable autorisation de l’Institut du Monde Arabe.

À l’occasion des Journées du patrimoine, la bibliothèque de l’Institut du Monde Arabe à Paris a présenté au public le 20 septembre un Coran qui aurait « appartenu à Arthur Rimbaud durant son séjour en Abyssinie », selon une petite carte collée sur la garde de papier au plat trois de la couverture (reliure en peau rouge). D’après le collophon, ce Coran a été imprimé par lithographie en Inde en 1865.

Vitrine où sont présentés le Coran et la lettre qui était glissée à l’intérieur. Photographie et © Hugues FONTAINE

Les registres de la bibliothèque ne conservent aucun détail sur ce qui m’a été présenté comme un don de la famille Bardey (descendant d’Alfred Bardey, l’employeur de Rimbaud à Aden), ce dont témoigne une carte de visite contenue dans le volume. La donation a été faite à l’IMA à l’occasion de l’exposition qu’avait organisée l’institut en 1991, Rimbaud à Aden, dans le cadre du centenaire de la mort de Rimbaud.

Carte de visite conservée dans l’ouvrage. Photographie et © Hugues FONTAINE.

On sait que parmi les papiers provenant du père du poète, Frédéric, conservés dans le grenier de Roche, se trouvaient une grammaire arabe revue et corrigée, une traduction du Coran avec le texte arabe en regard, et encore quelques autres « papiers arabes ».

À Harar, Arthur demanda à sa mère qu’elle cherche pour lui ces documents « utile[s] à ceux qui apprennent la langue » et qu’on les lui envoie, mais « comme emballage seulement, car ça n’en vaut pas le port ».

« À propos comment n’avez-vous pas retrouvé le dictionnaire arabe ? Il doit être à la maison cependant. Dites à F[rédéric, le frère] de chercher dans les papiers arabes un cahier intitulé : Plaisanteries, jeux de mots, etc., en arabe, et il doit y avoir aussi une collection de dialogues, de chansons, ou je ne sais quoi, utile à ceux qui apprennent la langue. S’il y a un ouvrage en arabe, envoyez ; mais tout ceci comme emballage seulement, car ça ne vaut pas le port. » (Lettre aux siens, Harar, 15 février 1881.)

On sait aussi que Rimbaud connaissait l’arabe et même, par le témoignage du négociant italien Ugo Ferrandi, agent de la firme Bienenfeld à Aden, qui a bien connu Rimbaud, qu’il « tenait dans sa case [à Tadjourah] de véritables conférences sur le Coran aux notables indigènes ». (Franco Petralia, Bibliographie de Rimbaud en Italie, Sansoni Antiquariato, 1960, p. 73). Bardey rapporte qu’à Aden, en 1884, il occupait ses loisirs à déchiffrer des livres arabes et à se perfectionner dans la langue. Jules Borelli écrit qu’il « sait l’arabe et parle l’amharigna et l’oromo. Il est infatigable. Son aptitude pour les langues, une grande force de volonté et une patience à toute épreuve, le classent parmi les voyageurs accomplis. » (Borelli, Éthiopie méridionale, Journal de mon voyage aux pays Amhara, Oromo et Sidama, septembre 1885 à novembre 1888, Paris, Librairies-imprimeries réunies, 1890, 1890, p. 201).

Autre intérêt du document, il contient une lettre manuscrite rédigée en arabe (mais avec des fautes) sur un feuillet de papier quadrillé, écrite par l’abban [guide de caravane et garant de la sécurité des voyageurs] Fârih Kali, adressée à Rimbaud (son nom est donné au début de la lettre), dans laquelle l’expéditeur s’impatiente de ne pas avoir reçu une somme d’argent que Rimbaud lui devait. La lettre n’est malheureusement pas datée.

Les bibliothécaires de l’Institut du Monde Arabe, Mmes Olga Andriyanova et Nacéra Sahali, ont rassemblé les informations dont elles disposent pour la présentation de cette pièce sortie de la réserve patrimoniale de la bibliothèque.

Je publierai ici quelques autres photographies de ce Coran et de la lettre, ainsi que des informations supplémentaires, après que Mmes Olga Andriyanova et Nacéra Sahali aient mis en ligne elles-mêmes le résultat de leurs recherches.

Hugues Fontaine, 20 septembre 2020.

Avec l’Institut du monde arabe (IMA), 1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris.

Les enthousiasmants Chevaux de Rimbaud

D’Éthiopie, j’avais commandé le livre d’Alexandre Blaineau, Les Chevaux de Rimbaud, qui vient de paraître chez Actes Sud dans la collection Arts équestre dirigée par Jean-Louis Gouraud. En France, je serais allé le chercher dans une librairie ; là, je voulais l’avoir à mon retour, qui m’attendrait. Pierre Brunel m’en avait dit beaucoup de bien, juste avant que je ne parte. Et c’est la course des derniers jours avant le voyage qui m’avait empêché de trouver le temps de l’acheter, car mieux encore, je l’aurais emporté avec moi, à Diré-Daoua au moins, faute d’aller cette fois jusqu’à Harar. 

Je me suis donc fait envoyer, à partir d’un site qui annonce céder 10% du prix de la vente d’ouvrages d’occasion à des associations caritatives, un exemplaire réputé comme neuf. De fait, il est impeccable, n’a manifestement jamais été ouvert et contient même, cher Alexandre Blaineau, le communiqué de presse de votre éditeur, un feuillet lui aussi dans un état parfait, donc probablement jamais déplié et que j’étais sans doute le premier à lire. Mais passons sur ces détails qui n’honorent pas certains « critiques littéraires ». 

J’aurais aimé l’emporter, mais il est encore mieux en fait de l’ouvrir ici, en France. Donc comme la majorité des lecteurs – bien que je sois sûr que vous ayez aussi en Éthiopie de vrais lecteurs, qui n’ont pas reçus complaisamment un exemplaire de presse.

Mieux, parce que l’ouvrage, très érudit, pose d’emblée une nécessaire distance avec son matériau, de documentation et d’écriture et emmène le lecteur dans un voyage où l’on circule comme en trois dimensions pour observer l’objet proposé à l’examen. Il lance une gageure : déployer sur 184 pages, en 37 chapitres ! l’évocation d’un Rimbaud cavalier. Donc, semble-t-il, dans la dernière partie de sa vie, celle qu’il a passée en Orient, puisqu’Alexandre Blaineau fait commencer à Chypre en mai 1880 sa possible première cavalcade.

Comme pour toute la partie adénie ou africaine de la vie de Rimbaud (Tadjourah, Zeilah, Harar, le Choa, Massawa, Le Caire…) nous ne disposons en réalité que de très peu de faits, très peu d’informations avérées. Tout juste quelques témoignages recueillis le plus souvent après la mort d’Arthur. Nous avons surtout ses lettres, aux siens principalement, et à quelques correspondants, dont un particulièrement important pour Rimbaud, l’ingénieur Alfred Ilg. Il faut donc tirer la substantifique moelle de ces quelques lignes, des quelques mots qui traitent de l’activité du poète devenu négociant explorateur. Et à partir d’un examen très rigoureux de ces vocables, s’autoriser la liberté, non de gloser, mais d’écrire Rimbaud à cheval, de considérer Rimbaud du « point de vue équestre ». D’évoquer le cavalier qui « s’emploie à poursuivre ses anabases à la recherche de l’autre, à la recherche de soi. » Ce beau mot d’anabases, qui est le titre d’un ouvrage de Xénophon, mais aussi de Saint-John Perse, peut être entendu ici, concernant Rimbaud, dans son sens d’expédition de la mer vers l’intérieur montagneux du pays (la montée des armes au Choa), mais aussi, plus poétiquement, dans celui d’une chevauchée vers un ailleurs toujours repoussé.

Et puis nous avons surtout ses textes. Alexandre Blaineau revisite principalement les Illuminations, les Coloured plates, comme l’explique Verlaine en signalant la sonorité anglaise et le sens du titre de ce projet. C’est avec Ornières qu’il donne à entendre sa manière d’explorer à rebours (c’est-à-dire à partir de sa connaissance de ce qu’on appelle généralement « la deuxième vie » de Rimbaud) le texte du poème, en prêtant une attention minutieuse à la graphie du manuscrit, repérant dans un texte écrit d’une traite, sans rature, un très léger accrochage sur une lettre, une consonne, le « l », qui a fait Rimbaud écrire des juments bleues et non brunes.

L’érudition d’Alexandre Blaineau concerne la chose équestre (il a publié notamment, chez le même éditeur, Xénophon, l’intégrale de l’œuvre équestre) et il est capable de nous dire que fut peint dans une grotte du Périgord, il y a 19.000 ans, un cheval bleu, d’en repérer d’autres en Toscane, dans des tombes étrusques ou de traiter des rapports du noir et du bleu chez Gauguin ou Soulages, mais son érudition porte aussi sur l’œuvre du poète. Tout cela dans un style excellent, agréable à lire, et en offrant un discret appareil de notes plus intéressantes les unes que les autres.

Je n’ai pas encore achevé de lire tout le texte, mais puisque certains, dont c’est le travail, sinon le métier, d’écrire sur les écrits des autres, préfèrent revendre les ouvrages que des attachés de presse leur ont scrupuleusement envoyés, en mesurant soigneusement la chance qu’ils y consacrent quelques lignes, j’ai voulu publier ici sans attendre ces quelques observations et dire mon enthousiasme devant ce projet étonnant des Chevaux de Rimbaud.

Arthur Rimbaud Photographe

Conférence et présentation en avant-première du livre.

Après la table ronde réunissant Éloi Ficquet, André Guyaux et Jean-Luc Steinmetz, puis la soirée événement autour d’Alain Borer, je présenterai en avant-première Jeudi 19 septembre à 18:00 dans l’auditorium du musée de l’Ardenne, Place Ducale à Charleville-Mézières, le livre ARTHUR RIMBAUD PHOTOGRAPHE à paraître le 23 octobre aux éditions Textuel.

La conférence, abondamment illustrée, sera suivie d’une signature puis de la projection du film de Pierre Javelot VERS ZANZIBAR (22′).

Quatre négatifs dans le fonds Jules Borelli

vitrine Borelli de l'exposition Rimbaud photographe

Comme on peut le voir dans une des vitrines de l’exposition qui vient d’ouvrir ses portes hier au musée Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières, les images que Philipp Paultischke attribue à Arthur Rimbaud dans son registre se retrouvent dans le fonds des photographies de Jules Borelli conservées aujourd’hui au musée du quai Branly à Paris.

Je montre sur une table lumineuse les fac-simile de quatre négatifs sur film pelliculaire au gélatino-bromure d’argent. Leur format est 12,5 x 17,5 cm.

vitrine Borelli de l'exposition Rimbaud photographe
« Vitrine Borelli » dans la salle de l’exposition, Auberge verte.

Ce procédé sur du film souple (une gélatine) sur laquelle était coulée une émulsion au gélatino-bromure d’argent avait l’avantage de la légèreté sur celui des plaques de verre au gélatino-bromure d’argent, comme Rimbaud a pu en utiliser en 1883.

Borelli qui voyage plus de trois années en Éthiopie avait fait le choix de ne pas s’équiper avec des plaques de verre, lourdes et fragiles, plus difficiles à transporter.

Je montre également ouvert à la page 230-231 de l’ouvrage maître de Jules Borelli, paru en 1890, Éthiopie méridionale : journal de mon voyage aux pays Amhara, Oromo et Sidama, septembre 1885 à novembre 1888l, la gravure de la katama, la « citadelle » du ras Darghé.

L’ouvrage se présente comme un journal. La présence de cette gravure accompagnant le récit permet de dater du 14 mai 1887 la prise de vue de cette image.

Gravure p. 231 d’Éthiopie méridionale.

Pourquoi présenter quatre négatifs ?

Le quatrième montre trois enfants assis autour du même personnage, vêtu d’une shamma, toge de coton ici réhaussée d’une bande vraisemblablement rouge, que celui que l’on voit sur une des trois épreuves papier de la collection Paulitschke légendée « Lavage de pieds au Choa ». On retrouve aussi le même bouclier et la lance.

Négatif PF0137802 du fonds Jules Borelli, musée du quai Branly, Paris.

Or cette photographie, qui existe aussi dans la collection Paulitschke sous forme d’épreuve sur papier est, elle, mise en relation par le savant autrichien avec le nom de Mgr Taurin Cahagne. Peut-on penser : « attribuée » à Taurin Cahagne ?

Mgr Taurin Cahagne, « vicaire apostolique des Gallas », était arrivé à Harar en avril 1881, profitant du voyage qui faisait Alfred Bardey. Cela est très bien relaté dans Barr-Adjam : souvenirs d’Afrique orientale, 1800-1887 d’Alfred Bardey.

Paulitschke a rencontré Taurin Cahagne lors de son séjour à Harar en février-mars 1885 comme en témoigne un très beau portrait que Paulitschke fait de lui et que vous pouvez voir dans une des vitrines du cabinet de curiosité de la salle Voyages du musée Rimbaud.

Taurin Cahagne, nous le savons parfaitement, n’est pas du voyage que Rimbaud et Borelli font de conserve entre Entotto et Harar du 1er au 20 mai 1887 par la route des Itous Gallas, longeant les monts Tchercher.

La mention « Name des Collectors » qui figure sur l’onglet du registre de Paulitschke est donc bien à prendre dans le cas de cette photographie à la lettre : « celui qui détient une collection ». D’ailleurs, je n’ai pas connaissance que Taurin Cahagne ait fait de la photographie.

Cela n’est toutefois pas exclu : Taurin Cahagne prend bien des mesures de topographie qu’il envoie au savant Antoine d’Abbadie pour compléter les cartes que ce dernier dresse de la région. Rimbaud nous dit aussi qu’il veut, avec son projet d’ouvrage illustré sur Harar et le pays Galla, « couper l’herbe sous les pieds » de Taurin Cahagne, engagé lui aussi dans un projet similaire.

Alors pour quelle raison cette image est-elle liée dans le registre de Paulitschke au nom de Taurin Cahagne tandis que les trois autres le sont à celui d’Arthur Rimbaud ?

Ce point particulier pose toute la question de cette attribution (?) par Paulitschke des trois photographies à Arthur Rimbaud. Que veut dire exactement Paulitschke avec l’expression « Name des Collectors » qu’il utilise indifféremment (du moins dans la confection de son registre) pour les objets ethnographiques, qui emplissent les onze premières pages du registre, que pour les épreuves photographiques détaillées dans les dix dernières pages (Paulitschke numérote des doubles pages)

Détail de l’onglet commun dans le registre de Paulitschke aux pages consacrées à la description des artefacts et à celles des épreuves photographiques

Dans quelles conditions exactes Paulitschke a-t-il obtenu ces images prises sur l’itinéraire d’Entotto à Harar en mai 1887 ? Ce que nous savons de manière avérée pour l’image de la citadelle et que nous présumons pour celles des enfants.

Serait-ce auprès de Taurin Cahagne avec qui Paulitschke a pu entretenir une correspondance entre l’Autriche et l’Éthiopie, comme il le fait avec le Grec Sotiro à propos du récit de l’assassinat du Comte Porro ?

Quand Arthur Rimbaud doit quitter Harar en avril 1891, le genou horriblement enflé au point qu’il lui faut gagner Zeilah, puis Aden et Marseille où il sera amputé de sa jambe le 27 mai 1891, il laisse probablement derrière lui à Harar certaines de ses affaires et possiblement les confie-t-il à Taurin Cahagne, avec lequel il est en très bons termes.

Dernier point : nous savons – il l’écrit dans Éthiopie méridionale – que Jules Borelli, est en mesure de développer ses négatifs sur le terrain et de faire également des tirages sur du papier sensibilisé, au moyen d’un châssis-presse, par « noircissement direct » à la lumière du soleil.

Si, comme j’en ai fait l’hypothèse, Rimbaud peut avoir fait ces trois images avec l’appareil de Jules Borelli, il peut aussi avoir réalisé, lui-même ou bien Borelli, des épreuves sur papier de ces trois – ou de ces quatre images…